T H E - S H A D O W - O F - Y O U R - S M I L E


 

Yves Hayat, Dolce Vita Installation (The Shadow of your Smile series)
Tirage jet d'encre sur 2 plaques de plexiglas transparent / Format : 150x100 cm & 120x100 cm
Ed. 3 + 2ea / 2015
Inkjet print on 2 transparent plexiglass plates

 

Yves HAYAT, à travers cette exposition intitulée « Violent Luxury », donne à penser et vise à faire voir, faire croire, faire agir au sujet de la violence réelle et symbolique que peuvent incarner ou générer les déclinaisons du luxe. Cet artiste fait preuve d’éthique dans son expression artistique sans pour autant nous assener un « prêt à penser ». Il imagine et dépeint avec élégance et intelligence les fondements les plus enfouis d’une humanité inconsciemment persuadée dans la guerre de son immortalité et sciemment emportée, dans sa frénésie de consommation, par la dynamique d’un « violent luxury ». L’exposition est une démonstration fulgurante d’une forme d’addiction à la fois au luxe et à la guerre. L’être passe ainsi à l’état d’aliéné-consommé comme l’exprime si bien Baudelaire: « vous croyez être dans votre pipe et c’est vous que votre pipe fume ».
En effet, la création, esthétisante et communicante, d’Yves HAYAT tire toute sa puissance non pas du locutoire mais de l’illocutoire, non pas de l’explicite mais de l’implicite. A aucun moment, Yves HAYAT n’utilise la puissance subliminale de l’art pour dénoncer le luxe, ce qu’il exprime est beaucoup plus subtil. Grâce à un travail démiurgique glacé, fini, esthétique, il parvient à mettre en évidence de façon subversive les dimensions de notre lien ambivalent au « Beau » et au « Mal ». Pour cela, il insiste subtilement sur la position de l’homme aux prises, tout à la fois, avec une consommation ostentatoire et avec l’euphémisme de la violence ancrée dans cette vie mortifère. C’est dans ce balancement, dans cette perpétuelle interaction que nous devons garder à l’esprit, en tant que « chair du monde » selon l’expression de Merleau-Ponty, la question de notre présence dans l’existence.

A qui sait regarder, Yves Hayat montre ce que le luxe produit dans notre société car il s’agit d’une autre forme, méconnaissable, transfigurée et légitimée de la violence. Inexplicablement nous sommes poussés à travers les arcanes du « marketing », du « packaging » du luxe à une compulsion qui se voudrait, parfois, responsable et même utile, mais par laquelle le divertissement, le loisir, le mimétisme nous font perdre le sens des événements qui font « l’Histoire », vidant de toute substance ce qui fait notre humanité. La nature belliqueuse de l’homme semble bel et bien réelle. D’où le constat d’une inéluctable violence. La société serait constamment menacée de ruine et le paravent séduisant du luxe ne parvient pas à dissimuler cette vérité.

Les sacs d’Yves Hayat, percés d’impacts de balles ou marqués par des incantations qui renvoient aux événements terroristes, nous amènent à penser que nous vivons dans deux mondes parallèles : l’un, univers de représentations selon un mode liturgique, rempli de symbolismes, de superflu, d’emphase et l’autre, chaotique, tragique. Mais, dans les deux mondes, la destruction est là. Nous sommes confrontés au monde infernal ici-bas à travers les combinaisons d’actes et de pensées inhumains, assimilables à des bêtes à abattre ou à dévorer, infidèles à notre propre identité , sans aucune volonté de la reconquérir, prisonniers de la violence physique et psychique.

Lorsque nous les découvrons, les œuvres que sont les « parfums de violence » qui se réfèrent aux conflits en Ukraine (n°6 parfum de révolte Kiev) ou en Lybie (N° 12 parfum de révolte Tripoli), etc… retiennent notre regard, exercent sur nous une fascination même, alors qu’elles expriment les fureurs et les violences du monde. Nous nous arrêtons sur ces créations qui suscitent une sorte d’émotion car, contrairement à la publicité, elles ne nous trompent pas mais nous rappellent, en mettant en évidence le contraste entre la futilité et la mort, que, dans le conflit, dans la violence, comme dans la richesse ostentatoire de notre société, notre seul cheminement doit consister en un voyage intérieur. N’attendons rien de l’humanité, ni dans la misère, ni dans la richesse, ni dans le luxe, ni dans la guerre ni même dans la paix, accomplissons notre propre voyage et, riches de nous-mêmes, nous n’aurons plus besoin des manifestations extrêmes de l’humanité. Cependant, en toute occasion, il faudrait nous efforcer d’ « assumer le plus possible l’humanité, car la figure de l’homme mérite d’être constamment enrichie. Malheur à qui tente de la réduire ! Ou même simplement d’en limiter les traits. » (Gide)

Yves HAYAT, par sa transcription, dans ses œuvres, de sa perception contemporaine, nous invite à partir en nous-mêmes pour trouver notre essence, en dehors d’un luxe déréglé, sujet à toutes les spéculations, les calculs et les stratégies des groupes de production. Loin du chaos des combats, observer ses œuvres à Venise, à Beyrouth, à Paris ou à New-York, à Cologne ou à Londres, c’est sonder notre cœur sur son appartenance à ce monde. La rencontre du luxe et de la violence matérialisée dans une œuvre d’art est destinée à nous mettre à l’épreuve car qu’il s’agisse de guerre, de violence, de luxe, ce qu’Yves HAYAT nous montre c’est ce que nous avons, inconsciemment sans doute, tendance à diviniser, à mythifier. En contemplant ces œuvres, nous prenons conscience que la violence, comme le luxe, peut nous déshumaniser et nous arracher à ce qui est essentiel : être digne de la vie et rester digne dans la vie.
N’oublions jamais que la civilisation nous a conduit, bien des fois, jusqu’à la barbarie. Et, comme le soulignait si justement Jules Barbey d’Aurevilly : « les crimes de l’extrême civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l’extrême barbarie ». Freud s’interrogeait constamment sur notre « éphémère destinée » et sur la destructivité dont nous faisons preuve. Plus on avance et plus on prend conscience de la capacité à donner naissance au « mystère du mal ».
Nous essayons d’oublier notre désespoir existentiel par la gloire, le luxe, la violence. Dans l’Iliade, Homère met en scène un Achille ayant choisi la vanité d’une vie brève mais glorieuse et d’une mort héroïque. Dans l’Odyssée, lors du passage d’Ulysse aux Enfers, Achille affirme que l’essentiel est ailleurs : aveuglement des vivants ! dit-il, seule, au final, compte la vie telle que nous l’éprouvons tous les jours avec ses joies et ses malheurs. Par son travail, Yves HAYAT tente d’apporter une réponse : il nous montre que nous vivons dans un univers limité, périssable, où les choses se détruisent et disparaissent, que la guerre, comme la violence, corrompt le sens de la vie, annihile ce qui fait notre humanité en générant un malaise intérieur et une froideur de l’âme. Dans le luxe comme, à un autre niveau, dans la guerre, nous renonçons à une forme d’amour et nous nous enfermons dans la plus dure des prisons : « le donjon de soi-même ». C’est à ce glissement que nous conduisent les dangers d’une contemplation jubilatoire aussi bien d’images indécentes d’un plaisir futile suggéré par la promotion du luxe que des manifestations terrifiantes de la puissance de la guerre. Ce phénomène n’est-il pas comparable à la tromperie de Narcisse ?
Esthétiser notre perdition, se l’approprier en tant que collectionneur, nous confère une responsabilité, celle de transmettre ce que l’Iliade et l’Odyssée m’ont appris : ne jamais laisser son cœur être perverti par une société consumériste, ne jamais accepter de vendre son âme au diable dans la violence devenue ordinaire et acceptable parce que nous avons toléré de perdre notre individualité. Cette exposition est une révélation de ce que nous devons affirmer avec force, selon les légendes de Magritte, « ceci n’est pas ma vie ».

Ni le luxe, ni la violence ne sont notre vie. Avoir ces œuvres, comme des reliques, chez soi, nous rappelle que nous ne devons être ni dans l’un ni dans l’autre de ces deux excès. Au sortir de cette exposition, nous devons penser à reconquérir notre humanité, à revenir aux valeurs fondamentales propres à notre essence, à faire comme Ulysse qui a reconquis la sienne en revenant chez lui après avoir subi toutes les tentations, après avoir côtoyé les dieux et les magiciennes et avoir connu les promesses fallacieuses d’univers chimériques et les illusions d’univers factices.

« Violent luxury » pose le vrai problème de l’homme dans son rapport entre lui et lui-même ainsi que dans son rapport entre lui et ses environnements à l’ère de la démesure insensée (si chère à Dionysos ou Steh) et de la confusion dans l’ordonnance des codes. Ce que nous démontre Yves HAYAT, c’est qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre luxe et violence comme Dostoïveski nous révélait qu’il n’y avait d’incompatibilité entre bêtise de tout ce qui vit et sainteté.

Regarder les œuvres d’Yves HAYAT nous conduit à toutes ces pensées, sans désespoir cependant car la démarche de cet artiste, à bien y regarder, est empreinte d’humour, de dérision et même d’une certaine tendresse. Il sait garder une distance salutaire entre lui-même et le monde tel qu’il le transcrit et nous invite, sans nul doute, à faire de même.

François Birembaux

Notes :
Pierre Reverdy écrivait dans « Le Livre de mon bord » que : « l’éthique, c’est l’esthétique du dedans ».
William Shakespeare fait dire à Macbeth (acte V, scène 5) : « La vie n'est qu'un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s'agite durant son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus ; c'est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien… »

A l’identique, Pierre Drieux La Rochelle affirmait dans Les Chiens de paille : « l’extrême civilisation engendre l’extrême barbarie »

Dans son roman La Route publié en 2006, l'auteur américain Cormac McCarthy nous confronte à un monde post-apocalyptique, ravagé par une catastrophe dont la nature reste inconnue. A travers les pérégrinations interminables d'un père et d'un fils s'acharnant à survivre sans pour autant perdre leur humanité même, dans un style dépouillé à l'extrême, le romancier rappelle des vérités essentielles : avec nos environnements, ce sont nos valeurs qui se dégradent et meurent ; avec ces dernières, ce seront nos environnements que nous perpétuerons et en même temps renouvellerons, adapterons à de nouvelles réalités.

Au grand dam des apôtres d'une culture « noble » et élitiste, une des réflexions les plus subtiles et poignantes des dernières années sur les menaces écologiques a été amenée par les studios Pixar avec le magnifique film d'animation Wall-E. Beaucoup plus pessimiste que son étiquette de "film pour enfants" pourrait le faire croire, les robots y sont plus humains que les humains eux-mêmes : ceux-ci ayant intégralement détruit la Terre dans leur course forcenée au progrès, isolés dans une pseudo-société de divertissement solitaire et morbide, ce qui reste de l'espèce humaine recréée dans un vaisseau spatial.

Yves HAYAT, through this exhibition entitled “Violent Luxury”, gives us to think about and aims to make us see, believe and act on the subject of the real and symbolic violence which the declensions of luxury can embody or generate. This artist demonstrates ethics in his artistic expression without dealing us “off-the-peg thinking”. He imagines and depicts with elegance and intelligence the most deeply buried foundations of a humanity unconsciously impelled in the war of its immortality and knowingly carried away in its frenzy of consumption, by the dynamic of a “violent luxury”. The exhibition is a dazzling demonstration of a form of addiction to both luxury and war. The being thus passes to the state of lunatic-consummate, as Baudelaire expresses so well, “you think you are smoking your pipe and it’s you that your pipe is smoking”.

Indeed, Yves HAYAT’s mannered and communicative creation draws its power as much from what it suggests as from what it shows. At no point does Yves HAYAT use the subliminal power of art to denounce luxury; what he expresses is much more subtle. Thanks to a demiurgic work, cold, honed and aesthetic, he manages subversively to bring to light the dimensions of our ambivalent bond to “Good” and “Evil”. For that, he subtly accentuates the position of man grappling at once with conspicuous consumption and with the euphemism of the violence deeply rooted in this deathly life . It is within this counterpoint, in this perpetual interaction that we must keep in mind, as “flesh of the world” according to Merleau-Ponty’s expression, the question of our presence in existence.

To those who know how to look, Yves HAYAT shows what luxury produces in our society as it consists of another form of violence, unrecognizable, transfigured and legitimized. Inexplicably we are propelled through the mysteries of the “marketing”, of the “packaging” of luxury towards a compulsion which at times would seem responsible, useful even, but through which entertainment, leisure, the mimetic make us lose the sense of the events that make “History”, emptying all substance from that which makes our humanity. Man’s bellicose nature appears well and truly real. Whence the observation of an unavoidable violence. Society is under constant threat of ruin and the seductive screen of luxury is powerless to conceal this truth.

Yves HAYAT’s works lead us to think that we live in two parallel worlds: one a universe of representations in accordance with liturgical mode, full of symbolism, superfluity, bombast: the other, chaotic, tragic. But, in both worlds lies destruction. We are confronted with the hellish world here below through combinations of inhuman actions and thoughts, like beasts to be slaughtered or devoured, unfaithful to our own identity, without any will to win it back, prisoners of physical and psychological violence.
In contemplating these works we become aware that violence, like luxury, can dehumanize us and tear us from the essential: to be worthy of life and to remain dignified in life. Let us never forget that civilization has driven us many a time to barbarism. And, as Jules Barbey d’Aurevilly so rightly stressed, “the crimes of extreme civilization are most likely more atrocious than those of extreme barbarism”.

Freud constantly questioned our “ephemeral destiny” and the destructiveness we display. The further we go, the more aware we become of the capacity to give birth to the “mystery of evil”.

We try to forget our existential despair through fame, luxury, violence. In luxury, as at another level, in war, we renounce a form of love and shut ourselves in the harshest of prisons: “the dungeon of the self”. It is to this descent that we are driven by the dangers as much of a delighted contemplation of indecent images of frivolous pleasure suggested by the promotion of luxury as by terrifying manifestations of the power of war. That fascinates us, just as Narcissus was fascinated by his own reflection.

This exhibition is a revelation of what we must strongly assert, according to Magritte’s legends “this is not my life”. Because, neither luxury nor violence is our life. Having these st in either of these two excesses.

What Yves HAYAT demonstrates to us is that there is no incompatibility between luxury and violence, as Dostoievsky revealed to us that there was no incompatibility between the stupidity of all that lives and holiness.

Looking at Yves HAYAT’s works leads us to all these thoughts without, however, despair, as this artist’s approach, if you look closely, is stamped with humour, with mockery and even with a certain tenderness. He knows how to keep a distance between himself and the world he is transcribing and invites us, without any doubt, to do likewise.

François Birembaux

 

Notes :

Pierre Reverdy wrote in “The Book of my Board” that “ethics are the aesthetics of the interior”.
William Shakespeare has Macbeth say (Act V Scene5 ) “Life’s but a walking shadow, a poor player That struts and frets his hour upon the stage And then is heard no more. It is a tale Told by an idiot, full of sound and fury, Signifying nothing.”

In the same way, Pierre Drieu La Rochelle claimed in Straw Dogs “extreme civilization breeds extreme barbarism”.