F E M M E S - A U - B O R D - D E - LA - C R I S E - D E - G U E R R E

 



BARBED BAG
Digital prints on 3 transparent plexiglasses
Tirages jet d'encre sur 3 plexiglas transparents,
50 x 50 cm, Ed.8, & 100x100 cm, Ed. 3, 2014

Chez Hayat, il y a cet étrange et fort dialogue entre le Luxe et la Violence. L’Histoire en regorge, parfois dans des époques de « décadence » (les Romains bien sûr), mais aussi et paradoxalement à la Renaissance. C’est intéressant car un premier regard rapide – ou une morale superficielle – peuvent laisser croire que l’alliage Beauty-Money-Sex-Drug and Blood sont des marqueurs de fin de civilisation.

Femmes au bord de la crise de guerre, 2014

La fascination d’Hayat envers la mode (fascination : cet étrange couple attirance/répulsion qui nous fait aller vers ce qu'on redoute ou même vers ce qu'on exècre) paraît peser son bon poids. Plus exactement, il est question chez lui, surtout dans cette série, de la fascination à l'égard de cet autre couple ambigu : le luxe et la violence.
Dans la série Business must go on, l'artiste nous a déjà montré la quasi indestructibilité des "marques" dont les magasins pourvoyeurs (ou pour voyeurs) continuent de briller insolemment au milieu des décombres. Comme si le propos était non plus LA mode, mais LE mode de vie consumériste et « marketé » qui gouverne le monde et semble résister à tout, y compris à ce qu'il sait en général si bien créer pour s'autodétruire. Ou comme s'il s'agissait de la nouvelle religion universelle que chacun est désormais sommé de vénérer, sous peine d'être expulsé hors du système des Must (le mot directement implanté à partir de l'anglais en dit long) et d'être relégué dans les bas-fonds de l'anonymat et de la médiocrité. Tout comme jadis on exportait les malandrins et les insanes : on les portait ailleurs, hors les murs de la cité et de ses usages de bon aloi.

Hayat poursuit cette écriture de l'absurde avec ces besaces au prix exorbitant. Tenues au bras sous la mitraille, elles peuvent souligner une forme d'héroïsme à brandir sa féminité sous le déluge de testostérone de quelques mâles déguisés en justiciers, à moins que le plasticien ne veuille fustiger cette obsession du chic chez les femmes qui les arborent, au-delà même, en ce cas guerrier, du plus grand ridicule ?

En vérité, le couple luxe-violence est aussi sulfureux que les alliages qui se forment autour du désir et de la beauté. Je songe aux vers de Baudelaire : Tu marches sur les morts, Beauté, dont tu te moques / De tes bijoux, l'horreur n'est pas le moins charmant / Et le meurtre, parmi tes plus chères breloques / Sur ton ventre orgueilleux, danse amoureusement.
La beauté triomphale peut écraser ce qui n’est pas à sa hauteur de perfection, dans un absolu de mépris voire de plaisir de détruire, comme elle peut engendrer l'admiration béate ou le respect, mais tout autant la haine et la violence – toutes formes de passions au sens étymologique du mot : ce qui fait souffrir. Le luxe étant supposé être une des formes les plus abouties de la beauté, en tout cas celle façonnée par les hommes, il serait logique que les sentiments qu'il inspire soient eux aussi portés à leur paroxysme.
Dans ce raisonnement, les œuvres que nous propose Hayat au travers de cette nouvelle série ne sont peut-être pas les objets hasardeux de conflits qui les cerneraient comme par hasard – la parabole de la balle perdue, en quelque sorte. Ces sacs sont peut-être les objets même de la fureur.
Ou bien s'agit-il, par un détournement du regard du tireur et plus profondément par une recherche d'incarnation (comme le besoin pervers que le véritable objet de ce luxe insolent soit nécessairement une femme), d'ériger en cibles celles qui affichent ces condensés de beauté et d'argent.

Ces Femmes au bord de la crise de guerre forment ainsi une série bien étrange avec leurs messages potentiels si divers. Pour ma part, j’y vois la violence qui éclate comme un coup de feu, le cri rageur d’un "Trop beau !" comme on dit aujourd’hui, mais en utilisant le "trop" dans son vrai sens.
Les publicitaires – qu'Hayat connaît parfaitement pour avoir été membre de la caste – jouent depuis quelques années déjà aux frontières ambiguës du luxe et de l’interdit. Comme s’ils étaient convaincus que pulser dans l'air de rien le parfum des excès était le plus sûr moyen de vendre, incitant sciemment ou inconsciemment à une escalade d'hédonisme et de "no limit" où le "hard" du moment doit être remplacé le plus vite possible par un hard encore plus hard, sous peine d’invendus.
Ainsi se ranime une fureur de vivre qui rend ivre autant qu'elle enrage ses possédés, toute tramée de valeurs qui ne sont que marchandes ou financières. Ajouter un soupçon d'opium en vaporisateur, et les délices de la transgression vont vous iriser la peau…

Il reste ce Teddy Bear déchiqueté qui pend le long d’un des sacs, comme un symbole d’innocence piétinée. Mais il m’est revenu en mémoire que Phil Spector, auteur-compositeur américain et surtout génial et prolifique producteur, commença sa carrière comme chanteur du groupe The Teddy Bears : il est actuellement derrière les barreaux pour le crime, en 2003, d'une ancienne starlette…

Sacs à malice d'Hayat. J'entends presque le clic du fermoir – forcément élégant, mais produisant un son assez hautain aussi – qui boucle le réticule de prix. Nous voilà dedans, enfermés dans le noir. Ou bien nous voilà enfermés en nous-mêmes, entre cécité et clairvoyance, avec encore assez d'énergie pour déchirer l'enveloppe de cuir et reprendre la lutte contre les déraisons, mais déjà un peu amolli – hélas ! – de vapeurs d'indifférence ou de résignation. Hayat nous incite à la vigilance.

Le propre de l'art contemporain n’est-il pas de nous interroger sur ce qu'on ne voulait surtout pas savoir ?


Thierry Martin