Sans titre N°61, 62, 63, 64, 65 - 2005
114 x 87 cm, chaque-
impression numérique sur 2 plaques de plexiglas / digital printing on two plates of plexiglass, Ed.3

 

 

Variation pour une infante par France Delville (PCA-mai 2005)

(…) « Il y a une ombre au tableau », variation, en cinq panneaux, de la même infante déconstruite, lacérée, grevée d’éléments hétérogènes, personnage féminin à la dérive comme initialisé par l’ombre d’un homme sans visage, musicien naufragé à l’instrument saccagé...

(…) La sérialité donne de l’ampleur aux thèmes, et une certaine hantise. La dramaturgie est saisissante, et le traitement infligé aux princes de l’époque classique parle bien de la destitution des pères, de la nostalgie du Père, qui habite notre époque. Abandonnés sont les rejetons qui ne peuvent plus croire en un grand Autre garant. En reprenant la figure de Jésus, son martyre, n’est-ce pas du « Père, père, pourquoi m’as-tu abandonné » qu’il est question ici ? Et de l’humiliation, et de l’écrasement de l’individu ? Même si la jeune femme en princesse piétinée, violée, salie, n’est pas la petite infante Marguerite entourée de ses Ménines, c’est comme si le fantôme de la reddition parcourait l’œuvre d’Hayat (« La reddition de Breda » de Vélasquez nous montre la guerre et la paix, leur pacte conclusif, d’une manière si propre et élégante, déréalisée, que de cela nous ne voulons plus, nous auxquels les médias offrent quotidiennement une galerie des horreurs. L’art contemporain ose dire le désastre, le naufrage. Mais n’est pas naufragé, comme certains veulent le croire, dans leur refoulement. Simplement il ne dore plus la pilule. Et les ors de la peinture classique sont traînés dans la boue, à juste titre. Deuxièmement, en-deçà de la valeur évocatrice des images, de leur critique au sens technique, un rappel important s’opère, celui de la place du peintre. Qui ne s’y met plus de nos jours de manière figurale, qui ne peint plus son atelier ni ses pinceaux, mais dont la place éthique se glisse, il rôde par les effets de l’œuvre même. D’autant plus présent, hurlant, chuchotant, que l’iconographie est blessée. La vulnérabilité qui se dégage, telle une fragrance (celle du « Parfum de guerre »), est tangible. Renvoyant au metteur en scène/témoin, celui qui jette sur les murs des figures dé-figurées pour les laisser opérer, il les jette aux chiens, aux chiens des Cours, ceux de l’Infante Marguerite, encore...
Le trajet entre celui qui regarde, et l’œuvre, et le peintre - celui qui a d’abord vu, en lui, hors-lui, et dit : « Regarde » - ne cesse de tisser une toile, un internet sensible et tragique. Ce que Michel Foucault a nommé la réciprocité. « En apparence ce lieu est simple ; il est de pure réciprocité : nous regardons un tableau d’où un peintre à son tour nous contemple ». C’était à propos des « suivantes » : les Ménines, le tableau de Vélasquez qu’il dépiaute dans son premier chapitre de « Les mots et les choses ». Dans la préface, il dit que le livre est né d’un rire, provoqué par un texte de Borgès citant une encyclopédie chinoise qui divisait les animaux en : « L’empereur, les embaumés, les apprivoisés, les cochons de lait, les sirènes, etc. »
Foucault dit l’ébranlement qu’il faut nécessairement assigner aux familiarités de la pensées pour faire vaciller et inquiéter notre pratique millénaire du Même et de l’Autre. Lorsque l’œuvre crée du malaise, elle évacue le lieu commun, mine le langage, crée des hétérotopies libératrices. Le travail d’Yves Hayat semble participer de cet éclatement du stéréotype pour que scintille l’incongruité révélatrice de l’absurdité du fantasme et de ses pouvoirs meurtriers.

Ludique et indispensable l’exposition d’Hayat, car elle fait sauter au visage ce que la fatigue de la pensée, si ce n’est pas sa défaite, nous fait constamment reléguer à l’état de toile d’araignée dans un vieux grenier. Les classiques étaient des gens engagés, l’exceptionnel sens de la réalité de Vélasquez fit, paraît-il, l’admiration de Manet. La réalité ? Est-ce vie ou mort, aujourd’hui ? Si les icônes sont fatiguées, le parfum de guerre flotte outrageusement parmi les fleurs d’amandier... « Dernier jour... avant le jour » ? De quel jour s’agit-il encore et toujours ? Un jour Théodore Monod data son courrier à partir du 6 août 45, Hiroshima... Les corps d’Hayat ont abandonné le rêve d’immortalité de ceux de Phidias et Praxitèle. Sommes-nous déjà des graffiti sur une paroi engloutie, à redécouvrir dans quarante mille ans au carbone 14 ? Ou des momies aux expressions délavées, morts avant d’être nés ? « L’homme n’est pas encore né », disait Ernst Bloch. Le pourra-t-il ? La peinture d’Hayat, ou « questions brûlantes. »
FD.